Construire (et réussir ?) un partenariat Nord-Sud

Réflexions critiques et enthousiastes

– RÉSUMÉ –

L’article présente et analyse un partenariat international entre deux écoles supérieures de communication. L’une au Sud, à Porto-Novo, au Bénin. L’autre au Nord, à Schaerbeek, à Bruxelles (Belgique). 7.000 km séparent ces deux acteurs de formation, c’est-à-dire une galaxie. Qu’attendent et qu’apportent les uns et les autres, les uns aux autres ? Quels sont les écueils et comment les éviter ? Quelques questions auxquelles l’article tente de répondre.

– AUTEUR –

Licencié en Journalisme et Communication et diplômé en Anthropologie, Pascal Laviolette a effectué de nombreux déplacements en Afrique et mené plusieurs projets de coopération au Bénin, dans les secteurs de la formation et de la jeunesse.


Chaque partenariat international mérite sans doute un article analytique et réflexif. D’autant plus que l’identité et le statut des partenaires, la personnalité des porteurs de projet, la finalité et les objectifs de l’union, les moyens alloués, les lieux, l’époque, etc. rendent toute collaboration Nord-Sud unique, singulière. À la trappe donc tout tentative de généralisation !

Le partenariat en question ici réunit deux écoles supérieures de formation aux métiers de la communication. L’une du Nord, l’ISFSC[1] (institut supérieur de formation sociale et de communication), implantée à Bruxelles (Schaerbeek), dans un quartier populaire. L’autre du Sud, l’ESFAM-Bénin[2] (école supérieure de formation aux métiers des médias), également située dans un quartier populaire mais à Porto-Novo, capitale du Bénin[3]. Si ces deux établissements partagent quelques caractéristiques, beaucoup les séparent : leur statut (enseignement financé par la FWB versus école privée), leur taille (plus de 1.000 étudiants et une centaine d’enseignants versus quelques dizaines d’étudiants et une douzaine d’enseignants vacataires), leurs moyens, etc. Et, évidemment, près de 7.000 km… C’est-à-dire une galaxie.

Ces deux institutions, après avoir discuté et travaillé ensemble durant deux ans, ont conclu un accord formel en avril 2016 portant sur les échanges pédagogiques, didactiques et matériels et sur la mobilité des étudiant-es et des enseignant-es. Et les résultats invitent plutôt au sourire : le partenaire béninois a pu équiper une salle informatique, un studio radio et un studio télé grâce au matériel offert par l’ISFSC ; des étudiant-es belges ont programmé leur stage professionnel dans le sud du Bénin (lire infra) ; deux directeurs de l’ESFAM ont réalisé une mission de rencontre et de travail en Belgique[4] ; grâce au partenariat, l’ESFAM a obtenu plus facilement et plus rapidement son agrément du ministère de l’Enseignement supérieur, un graal précieux. On ajoutera, comme effet collatéral, un maillage d’une dizaine acteurs audiovisuels et culturels de Porto-Novo autour du partenaire béninois.

DES ATTENTES PARTAGÉES

Au Nord comme au Sud, les étudiant-es et les enseignant-es vivent la mobilité internationale comme une chance, comme une plus-value, il suffit de voir l’engouement que suscite chez nous le programme Erasmus. Une expérience académique à l’étranger est toujours un plus ; à fortiori, une expérience en Europe pour un-e Béninois-e enrichit considérablement son CV… Même si, hélas !, ce deuxième cas de figure reste rare, trop rare. Les échanges (d’enseignant-es, de stagiaires, de références et de matériels pédagogiques, etc.) sont à sens unique : du Nord vers le Sud[5]. Aigre parfum néocolonial…

L’offre internationale, comme atout, comme argument marketing, les écoles ne s’en cachent pas, immergées dans des univers concurrentiels, ici comme au Bénin. Un travail d’image, donc, mais pas uniquement. Le partenaire du Sud, l’ESFAM, revendique explicitement la présence physique de représentants de l’ISFSC à ses côtés lors de ses séances de plaidoyers (de lobbying) au cabinet du ministre de l’Enseignement supérieur pour l’obtention d’un agrément officiel ou en audience à la Haute Assemblée de l’Audiovisuel et de la Communication pour l’obtention de deux fréquences, l’une télé et l’autre radio. Même si c’est discutable (en quoi en soi la présence d’un acteur occidental aux côtés d’un acteur du Sud est un gage de qualité, de sérieux ?), il n’en reste pas moins que le soutien d’une « université belge » (ce que l’ISFSC n’est pas mais que l’ESFAM affirme !) aux côtés du partenaire béninois renforce sa crédibilité. Par ailleurs, l’ESFAM ne cache nullement qu’une des conditions de sa réussite, c’est-à-dire l’implantation d’une école supérieure de communication dans un quartier populaire et l’ouverture de trois années de licences (ici bachelier) pour une cinquantaine d’étudiant-es, tient dans l’équipement audiovisuel reçu au fil des quatre dernières années de son partenaire bruxellois.

De son côté, l’ISFSC, école sociale née en 1920 et aux liens étroits avec l’Afrique centrale[6], école implantée à Schaerbeek et à la population très hétéroclite, entend valoriser et défendre en son sein des valeurs qui lui sont chères : accueil, ouverture, tolérance, solidarité. Le partenariat avec l’ESFAM lui fournit cette opportunité. Notamment et concrètement, par une offre de stages professionnels nouvelle pour ses étudiant-es de communication en année diplômante[7], dans un média ou un centre culturel dans le sud du pays… et ce grâce au réseau de son partenaire béninois.

DES OBSTACLES, NOMBREUX ET VARIÉS

C’est fluide, fluide comme un long fleuve tranquille somnolant sous le soleil africain… Pas exactement. De nombreux obstacles se dressent sur un tel parcours et y réfléchir n’est pas superflu. À l’ISFSC, il a fallu convaincre de l’intérêt d’un tel projet et de la nécessité de se rendre au Bénin (donc de mobiliser des moyens humains et financiers) pour écouter, rencontrer et comprendre le partenaire et baliser le terrain de nos échanges. En d’autres termes, en interne, il faut expliquer et faire comprendre les spécificités sociales et culturelles du partenaire du sud et de son environnement. On doit souligner ici toute la distance qui sépare deux mondes, deux univers si différents et que réussir cette rencontre, c’est-à-dire appréhender, de part et d’autre, une culture inconnue, des valeurs, des usages, des attentes explicites et souvent implicites, est sans aucun doute l’un des enjeux fondamentaux d’un partenariat international. Et, par conséquent, que la réussite repose sur la, sur les rencontres, pas sur les échanges de mails[8]. Aussi, même si ce n’est pas une condition nécessaire (ni suffisante), la rencontre sera davantage facilitée si l’un ou les deux porteurs de projets a une connaissance préalable du monde de l’autre, autrement dit, une ou plusieurs expériences avec et dans l’univers de l’autre.

À l’ISFSC, il faut aussi convaincre les collègues qu’une mission au Bénin demande une préparation conséquente en Belgique bien avant le départ, de très nombreuses audiences et séances de travail sur place et, une fois de retour, la rédaction d’un rapport clair détaillant les acquis, les opportunités et les faiblesses. Et puis, la mission, il faut la réussir… Maîtriser au mieux les éléments physiques, psychologiques et relationnels qui risquent, finalement, de plomber tout projet de coopération internationale. Je me rappelle d’un responsable fédéral du scoutisme belge ayant pris, après seulement trois jours de stage au Gabon, un vol retour et ce le plus rapidement possible[9] ! Réussir la mission, c’est supporter, ou être en mesure d’éviter, une alimentation inconnue (de l’agouti, de l’akassa, de l’amiwo, …) ; les médicaments antipaludiques ; la chaleur écrasante et l’humidité assaillante qui font arriver dégoulinant à un rendez-vous officiel ; la nuit et l’obscurité qui tombent dès 19h00 ; le sommeil altéré par le bruit de la clim ou par le ventilateur ou par l’oppressante moustiquaire ou par les discussions nocturnes dans la cour voisine ou par les chants du coq et ceux du muezzin. Ou encore supporter l’extrême pauvreté qui règne le long des routes : enfants et femmes qui, plateau sur la tête, vendent des mouchoirs, des bics ou des blocs multiprises aux carrefours, hommes en guenilles qui réparent des carcasses de véhicules… Endurer les déplacements dangereux. Gérer sans trop d’exaspération les longues attentes, répétées et nombreuses – avant chaque réunion de travail ou audience officielle, au restaurant pour le repas, à la gare pour le départ en taxi, etc. –  (même si tous ces temps morts ne le sont que pour nous… )[10].

Enfin, toujours en interne, on peut encore souligner la difficulté, à organiser la récolte du matériel informatique et audiovisuel à destination du partenaire (une double tendance à garder le matériel trop neuf même inutilisé… et à vouloir envoyer du matériel obsolète même pour le Sud…) et à gérer son transport (essentiellement réparti dans le second bagage de 23 kg disponible sur les vols vers l’Afrique).

UNE AVENTURE À MESURER

Finalement, reste à mesurer si l’aventure d’un partenariat Nord-Sud mérite autant d’efforts, de risques, de sacrifices, d’investissements individuels et institutionnels. Cela honnêtement, c’est-à-dire en rejetant le paradigme de l’aide, et humblement, sans nier la part d’égoïsme qui pousse certains d’entre nous à mettre le cap au Sud, par esprit d’aventures, par goût d’exotisme, par souci de rupture. Une partie du présent article a décrit les apports et les opportunités pour chacune des écoles supérieures partenaires, tout comme les manques et les faiblesses.

Un élément encore. Cinq de nos étudiant-es ont tenté, pour leur stage professionnel de dernière année, une immersion culturelle de 13 semaines au Bénin. Il et elles, ravi-es, ont témoigné à leur retour avoir vécu une expérience unique. Au Bénin, chacun, chacune s’est tracé un chemin et s’en souviendra ou pas… Mais il et elles auront découvert des réalités nouvelles, souvent insoupçonnables. Des modes de fonctionnement individuels et collectifs, des pratiques professionnelles, des systèmes hiérarchiques, des normes sociales et culturelles parfois aux antipodes des leurs. Il et elles auront appris des autres (étudiant-es, collaborateurs-trices, ami-es, voisin-nes, etc.), se seront adapté-es, donné de leur temps et partagé leur énergie. Et c’était l’un des enjeux du partenariat avec l’ESFAM-Bénin.


[1] Catégorie sociale de la haute-école ICHEC – ISC St-Louis – ISFSC, http://isfsc.be

[2] https://www.facebook.com/esfambenin.org/

[3] Porto-Novo, capitale officielle du Bénin, abrite l’assemblée nationale ; la véritable capitale est Cotonou où siègent la présidence de la République, tous les ministères, les multinationales, les ONG, l’aéroport international et le port, etc.

[4] À ses frais, il faut le souligner.

[5] Lire l’article intéressant de Brigitte Gerard sur la pertinence des partenariats pédagogiques Nord-Sud : Supérieur. Évaluer les échanges Nord-Sud in « entrées libres », revue de l’enseignement catholique, n°126, février 2018, pp 14-16.

[6] Au Rwanda, par exemple, depuis plus de 10 ans, l’ISFSC soutient, avec l’aide de Wallonie-Bruxelles International, une initiative de création d’activités génératrices de revenus pour des patients atteints du VIH, à Kigali, Ruhango et Rwamagana.

[7] Une offre élargie dès l’année académique 2018-2019 aux étudiant-es en section Assistant social.

[8] Pour preuve, s’il le fallait, la visite des deux directeurs de l’ESFAM à l’ISFSC en août-septembre 2016 : les très nombreux échanges formels et informels avec les membres du personnel pédagogique, technique et administratif ont véritablement ancré le partenariat dans le concret, lui ont donné vie et force. Depuis, c’est bien l’ensemble de l’ISFSC qui se trouve, sinon impliqué, sensibilisé, concerné.

[9] L’anthropologue Kalervo Oberg explique ce type de réaction par le choc culturel, à savoir le sentiment d’anxiété que développe un individu plongé dans un contexte étranger parce que privé de ses propres repères culturels. Confronté à des signes culturels différents des siens (comme par exemple, manger l’intégralité de tête d’un poisson par exemple et cracher au sol ou sur la table les arrêtes et les yeux), qu’il ne peut comprendre, qu’il juge étranges, inadaptés ou choquants, l’individu peut développer des pathologies (maux de tête, insomnies, troubles intestinaux), devenir mélancolique, déprimer, jusqu’à se sentir persécuté.

[10] On comprendra que le salut vient surtout de la pratique répétée du terrain, laquelle modère les ressentis, apaise, tranquillise. C’est, en quelque sorte, le bénéfice de la banalisation : l’environnement, mieux maitrisé, devient plus familier, moins hostile.

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