0479 88 54 60 info@iris-d.be

Film de mères pour blessures des enfants

– Résumé –

Parcours de migration et installation dans un pays d’immigration sont, souvent, porteurs de blessures morales et identitaires. Jérémie Piolat en isole certaines et montre combien un travail créatif, réalisé par des femmes, mères migrantes, et diffusé dans l’espace public est peut-être bien un outil essentiel pour les descendants de migrants en ce qu’il incarne un premier signe de reconnaissance.

– Auteur –

Jérémie Piolat
Boursier de doctorat FRESH à l’Institute for Analysis of Change in Contemporary and Historical Societies (IACS). A publié, en 2011, Portrait du colonialiste. L’effet boomerang de sa violence et de ses destructions, aux éditions La Découverte.

Le contexte

Femmes migrantes et ateliers d’écriture, Bruxelles.

MOTS-CLEFS

Migration – Résistance – Identité – Puissance créative – Reconnaissance

Film de mères pour blessures des enfants

« À l’âge de cinq ans, j’ai commencé à travailler chez les gens… À l’âge de treize ans, j’avais un bébé dans les bras. » (Fatna Adian : 2015). « Ma langue morte maternelle : pour ma langue maternelle, je pense à ma maman qui peut me parler ma langue maternelle. Elle est morte… » (Joséphine Nzuzi Lumigu : 2015).

Ces mots sont tirés du film « Douleurs et femmes ». Les textes qui servent de base au film, tout comme le scénario, ont été écrits par des femmes migrantes âgées de 40 à 75 ans, d’origines afghane, congolaise, marocaine, au sein d’un atelier d’écriture que j’ai mené pour le GAFFI asbl 1. Ce sont les participantes de l’atelier qui ont choisi le thème des femmes face la douleur. Le film a été montré une première fois à Bruxelles, en 2015, à « l’Espace Pôle-Nord » devant environ deux cent personnes. La projection a été suivie d’un court débat. Divers témoignages de jeunes femmes, elles-mêmes enfants de migrants, ont été relevés :

« En voyant le titre “Douleur et femmes”, je me suis dit qu’il s’agissait d’un film qui allait encore une fois pleurer sur les migrantes, et les victimiser. Mais non. C’est un film où elles apparaissent comme des résistantes, des combattantes. »

« Je suis très touchée. Pour une fois, ce sont les femmes qui parlent, vraiment. Et ce qu’elles disent montre leur force. Ce film, c’est un peu comme si c’était nos parents qui parlaient. »

Je me suis alors rendu compte que ce film semblait pouvoir, d’une certaine manière, jouer un rôle dans l’apaisement de ce que la criminologue et islamologue Fabienne Brion 2 décrit, en se basant notamment sur les travaux du philosophe allemand A. Honneth3, comme des blessures morales (Brion, p.1 : 2001) et identitaires (Brion : 2015) des populations issues de l’immigration. Selon Brion, la blessure morale apparaît au moment où une personne se trouve « méprisée dans un aspect essentiel de son être » (Brion : Idem).

Dans un autre texte, Fabienne Brion décrit assez parfaitement ce que peut être une blessure morale liée à l’identité de la personne notamment en rendant compte du vécu, du ressenti et des réflexions d’Aisha, jeune belgo marocaine avec laquelle elle a mené une longue recherche :

Fille d’immigrés — fille d’êtres humains dont le statut, sur le territoire d’un État dont ils ne sont pas les ressortissants, est de n’avoir de place qu’à se tenir à celle qui leur fut assignée, et pour autant qu’elle serve les intérêts de la population nationale —, {Aisha} se sent déplacée, sent qu’on le lui fait sentir, et se demande ce “qu’on fait ici”. (Brion, 2004 : p.2).

Blessures identitaires

Une société peut occasionner une blessure identitaire chez une personne de différentes manières qui ne s’excluent pas l’une l’autre. Tout d’abord, par la « mise en silence des immigrés de première génération » telle que l’a pensée le sociologue français A. Sayad4.
Évoquant cet aspect-là de la blessure identitaire, Sayad décrit l’expérience de l’immigré considéré comme un corps disponible. L’immigré est là pour travailler. Point. Au fil de son œuvre, Sayad évoque le regard de la « société d’accueil » sur l’immigré le réduisant à n’être qu’une « … force de travail, … provisoire, temporaire, en transit. … donc révocable à tout moment. […]. » (Sayad, 2006 : pp.50-51) ; regard pouvant nourrir en lui le sentiment que ce qu’il est, la culture, les savoirs qu’il porte, ne peuvent en rien participer à la construction de l’avenir de la société d’immigration. Quand on sait à quel point le vécu des enfants est déterminé par celui des parents, on peut imaginer ce que cette mise en silence peut avoir eu comme effet sur les enfants de migrants.

Réduction, essentialisation

La blessure identitaire peut également frapper le migrant dans ce qu’il est par la réduction de son univers de référence originel à des stéréotypes négatifs ; stéréotypes relevant parfois d’une véritable réactivation de dévalorisations propres à l’époque coloniale (Fassin, 2009 : p.49) 5 et ayant souvent pour effet d’occulter les questions politiques et sociales au profit d’une essentialisation de l’autre de nature culturaliste (Fassin, 2011 : p.75). C’est le cas notamment de certains discours publics dominants qui, depuis une dizaine d’années, à partir d’une focalisation sur certaines manifestations de violence et de sexisme au sein de quartiers à forte population d’origine maghrébine ou sub-saharienne tendent à affirmer les hommes de cette population comme substantiellement sexistes et violents (Fassin, 2011 : p.71 et 74). Eric Fassin, entre autres, a analysé notamment comment une grande majorité d’hommes politiques français se sont soudain posés, à partir du milieu des années 2000, comme « défenseurs » des femmes musulmanes ou africaines, supposées substantiellement soumises, contre leurs hommes, entretenant ainsi le fantasme d’un homme musulman maghrébin ou subsaharien irrémédiablement hypra sexiste (Fassin, 2009 : idem). Cette défense des femmes issues de l’immigration peut d’ailleurs prendre des tournures originales : elle défend parfois les femmes contre elles-mêmes, notamment désormais à travers l’exclusion des musulmanes voilées de certains lieux publics, plages et sorties scolaires entre autres.

Fassin a également remarquablement décrit comment, à partir de la fin des années 2000, les discours médiatiques et de la classe politique française ont fait consensus pour affirmer l’existence d’un lien de cause à effet direct entre délinquance et origine culturelle des immigrés et de leurs enfants. Selon cette lecture, l’Autre (en l’occurrence l’Arabe et le catégorisé « noir ») cesse alors d’être « seulement national, selon un critère juridique ; défini par son origine, il est désormais ouvertement racialisé. Et c’est l’articulation avec la délinquance qui rend possible ce glissement. » (Fassin, p.70 : 2011). Ces discours publics et médiatiques ne sont évidemment pas sans effet. Ils blessent évidemment fortement les populations qui en sont la cible et impactent tous les secteurs de la société, y compris parfois ceux voués à travailler à l’accueil des migrants.

La blessure identitaire peut aussi atteindre une personne à partir de la négation d’une part de ce qui constitue son identité : par exemple sa francité (le fait qu’elle est française, qu’elle a grandi en France et ne conçoit sa vie que dans ce pays) ou sa belgité. Le rappeur Black M6 a assez remarquablement répondu à cette négation à travers sa chanson « Je suis chez moi ». Des blessures identitaires, d’ailleurs, les rappeurs ne cessent d’en témoigner depuis plus de vingt ans travers les voix de Kery Jame7, de Medine8, Youssoufa9, Guizmo10, entre autres. Experts notamment en contrôles policiers au faciès subis et discrimination à l’embauche, ces rappeurs connaissent bien ces blessures. Elles sont leur vécu quotidien en tant que « jeunes issus de l’immigration » comme on dit ; vécu au cœur duquel s’ancrent leurs textes.

Les réactions à ces blessures peuvent être diverses : dénonciation, analyse perspicace, repli, dépression (feinte ou réelle), ou affichage du stigmate (D. Memmi et P. Arduin : 2001)11. Le rap adopte parfois cette dernière posture. « Vous nous voyez comme des racailles ? Soit ! On fera notre place travers cette image », semblent parfois nous dire des artistes comme Guizmo, PNL, Booba, qui jouent sur un registre oscillant entre la dénonciation et l’acceptation cynique (l’image du criminel fait vendre) de la place à laquelle on les a assignés.

« Douleurs de femmes » : un travail de prévention sur les blessures identitaires

Face à tout cela, s’il m’apparaît que le film « Douleurs et femmes » pourrait jouer un rôle dans la prévention des blessures identitaires, ce n’est pas tant parce qu’il parle de la souffrance et de son dépassement – même si cela joue aussi un rôle important. C’est avant tout parce qu’il s’agit d’un film non « sur » mais « de » femmes migrantes. Ce film peut représenter une fenêtre ouverte par des femmes migrantes sur leurs propres univers. J’ai certes réalisé le film et je ne nie pas ma part de l’ouvrage, mais le scénario, le choix des images, des rythmes du film, relèvent des auteures du scénario et de leurs textes. L’ouverture, donc, de cette « fenêtre » que représentent, non seulement le film en soi, mais aussi le fait de le projeter dans des espaces publics (bien au-delà du monde associatif), me semble alors pouvoir être ressentie par certains enfants de l’immigration comme un début de reconnaissance, de la part de notre société, de la valeur de ce que les migrants amènent avec eux.

Ainsi, il semble, en conclusion, que favoriser la visibilité des richesses culturelles de migrants de première génération pourrait être éminemment réparateur. Il ne s’agira alors plus de seulement « donner la parole » – notamment aux mères – mais de mettre en place des dispositifs à même de nous montrer la puissance créative des migrants de première génération issue de leur culture populaire, au fil d’œuvres qu’ils réaliseront et qui donneront à la jeunesse l’envie de les suivre dans cette voix. Là se trouve peut-être la possibilité – parmi d’autres – de générer d’autres désirs que celui du clivage, quelle que soit sa forme.

 

Pour télécharger le PDF de l’analyse

J. Piolat – Film de mères pour blessures des enfants

 

Bibliographie

Brion F., « Pour une éthique de l’action interculturelle, blessures morales et attentes de reconnaissance », CRIP and P, Louvain-la-Neuve, Belgique, 2001.

Brion F., « Djihadistes : désamorcer la bombe », in Devoir d’enquête, RTBF, Belgique, 2015.

Brion F., et al. « Prendre le voile et faire face », Un itinéraire féminin, Belgique, 2004.
Fassin E., « La démocratie sexuelle contre elle-même. Les contradictions de la politique d’« immigration subie » », Vacarme, Paris, 2009/3 (N° 48), pp. 48-50.

Fassin E. , « « Immigration et délinquance » : la construction d’un problème entre politique, journalisme et sociologie », Cités, 2011/2 (n° 46), Paris, pp. 69-85.

Memmi D. et Arduin P., « L’affichage du corporel comme ruse du faible », Cahiers internationaux de sociologie (n° 113), Paris, 2001.

Sayad A., « L’immigration ou les paradoxes de l’altérité », Editions Raison d’agir, France, 2006.

Filmographie

Adian F., Nzuzi J., Ben Z., Mimaouni R., Zaki A., « Douleurs et femmes« , réalisation Jérémie Piolat, Le Gaffi asbl, Le Videp , Bruxelles, 2015.

 

NOTES DE BAS DE PAGE

 

  1. Le GAFFI, Groupe D’Animation et de Formation pour Femmes Immigrées, est une asbl située au quartier Nord de Bruxelles..
  2. Fabienne Brion est une criminologue et islamologue belge. Elle enseigne à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve..
  3. Axel Honneth est un philosophe et sociologue allemand. S’inscrivant dans la continuité critique de l’ »Ecole de Francfort », ses travaux portent notamment sur les effets du déni de reconnaissance.
  4. Né en 1933 et décédé en 1998, Abdelmalek Sayad est un sociologue français. Il a été l’assistant de Pierre Bourdieu et reste un des sociologues majeurs de l’immigration notamment Nord-africaine.
  5. Eric Fassin est un sociologue Français. Il travaille notamment à la politisation des questions sexuelles et raciales. Il enseigne à l’université de Paris VIII..
  6. Black M, « Je suis chez moi ».
  7. Kery James, « Lettre à la république ».
  8. Médine, « Don’t Laik ».
  9. Youssoufa, « Menaces de mort ».
  10. Guizmo, « Ma haine est viscérale ».
  11. Dominique Memmi est Politologue, sociologue et directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la biopolitique contemporaine. Pascal Arduin est chercheur à l’Ined – Institut national d’études démographiques.